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Publié : 6 janvier

Quand des apprentis comédiens rencontrent l’auteur de la pièce qu’ils jouent !

Le dramaturge Stéphane Jaubertie vient à la rencontre des élèves d’option "Théâtre de rue".

Compte rendu de discussion rédigé par Maëva Hardy, élève de terminale littéraire option "Théâtre de rue".

Dialogue entre Stéphane Jaubertie, auteur de Boxon(s) jusqu’à n’en plus pouvoir, et les élèves d’option "Théâtre de rue".

Est-ce qu’il y a un message dans Grand Manège et Boxon ? Est-ce une pièce engagée ? Est-ce du théâtre politique ?

Réponse : je n’écris que du théâtre. Ayant été comédien pendant de nombreuses années, j’ai trouvé en l’écriture un nouveau moyen d’expression. J’ écris des pièces depuis 15 ans, la première étant Falaise grâce à laquelle j’ai été encouragé et ai également reçu un prix. Jusqu’à maintenant j’en ai écrit 16 ou 17.
Boxon(s) qui a été écrit en environ 1 an et mis en scène par Fafiole était une commande du Petit Théâtre de Pain, qui m’a demandé d’écrire sur le pouvoir, sujet très vaste. J’ai donc fait plusieurs propositions en se posant la question : Pourquoi accepter l’inacceptable ? Il faut faire la différence entre faire des compromis et le fait d’accepter TROP. Lors de l’écriture avec les acteurs du petit théâtre de pain j’ai parfois donné des contraintes, parfois me suis montré plus ouvert.
Grand manège est en soi du théâtre politique car il décrit ce que nous impose la société. C’est une pièce politique mais pas seulement. Des personnages peuvent devenir toxiques/malveillants (comme Richard III ou Harpagon) mais procurent de l’empathie. On a peut-être les moyens de lutter, par exemple avec le personnage de père Peluche (dans Boxons) qui lutte mais ne s’adresse pas au bon adversaire. Ici c’est sa fille, même si ses caprices n’arrangent pas vraiment la situation.
Le théâtre est comme un voyage émotionnel. Il faut déplacer les différents points de vue, on ne s’adresse pas à la raison. Faire rire de ce qui n’est pas drôle, et manipuler le spectateur, voilà deux éléments de mon écriture. Il s’agit d’écrire des actions. Pourquoi s’intéresser aux actions ? Car c’est un outil fort pour faire ressentir des émotions et mener à la catharsis.

Quelle est la pièce qui vous ressemble le plus ?

La prochaine, celle qui n’a pas encore était écrite tout simplement car elle l’anime. Boxons fait partie du passé, L’automne (ma dernière pièce) également. Chacun de mes œuvres a été la simple nécessité du moment.

Avez-vous trouvé pourquoi accepter l’inacceptable ?

Non, cette quête n’était pas réellement mon but car je ne suis pas philosophe. mon intention était plutôt de montrer différents destins qui sont parfois tragiques, notamment celui de "la femme absente" qui était sur le point de se suicider.

Certains des personnages sont-ils inspirés de la réalité ?

Pour moi, la création est un mélange entre mémoire et imagination. Tous les auteurs écrivent plus ou moins sur eux-mêmes. « J’écris sur moi, tu lis sur toi », on ne peut pas faire autrement que de partir de ce qu’on connaît (exemple : la langue, le vécu, la classe sociale) et c’est ensuite qu’il y a ce voyage promis au lecteur car lorsqu’il va lire, il voyage à l’intérieur de ses émotions et non dans celles de l’auteur.

Comment l’idée de l’homme d’en haut et de l’assistant vous est-elle venue ?

C’est en fait parti d’une improvisation. J’ai proposé aux comédiens de jouer avec cette question en tête « Qu’est-ce que c’est pour vous la bête ? » et c’est cette scène qu’ils ont jouée. La bête pour eux était une espèce d’ogre, de prédateur et à partir de ça, j’ai écrit les scènes précédentes. Métaphoriquement, certains êtres acceptent tout par simple habitude, il y a des tyrans car on l’accepte. Si l’assistant n’avait pas accepté, rien ne serait arrivé. De même, dans la scène où la femme de ménage trouve le doigt sur le lit, elle choisit de faire comme si de rien n’était.

Parfois lorsqu’on lit une pièce on ne comprend pas forcement tout directement. Lorsque vous écrivez, y a-t-il une grande réflexion quant au choix des mots utilisés ?

Chaque phrase/mot est lourdement pesé.e. Le maître absolu de l’écriture est le rythme. Il est clair que c’est surtout lorsque le théâtre est joué qu’il prend tout son sens, par exemple chez Koltès il y a une certaine urgence à dire les choses et c’est très clair lorsque c’est joué mais pas forcément lors de la lecture. Le théâtre ressemble beaucoup à de la magie par rapport au timing qui y est très important et c’est une des plus grandes difficultés.

Acceptez-vous seulement les commandes de ceux que vous estimez ou de n’importe qui ?

Il m’est arrivé de refuser des commandes, justement car cette gestion du temps et le jeu des acteurs est indispensable. Boxons est d’une pièce de 1h40 et si un(e) metteur(e) en scène la faisait durer 2h c’est qu’il/elle n’a pas compris l’esprit de la pièce. Le théâtre est caché entre deux lignes, c’est autant ce qui est montré que ce qui est dit. Je suis contre toute forme de coupure. Les acteurs du Petit Théâtre de pain ont répété pendant 3 mois et les 1H40 de spectacle sont cohérentes car c’est l’esprit souhaité dans l’écriture de la pièce. Dans la scène du canapé, le spectateur doit sentir l’urgence pour être réellement plongé dans la matière. Il y a une certaine virtuosité.

Y a-t-il des scènes tirées de votre vie ?

La scène de la petite fille est tirée d’un vrai souvenir mais il est transformé. En réalité, contrairement au personnage de l’acteur, je ne participais pas au spectacle et discutais simplement lorsque la petite est arrivée. Il n’y avait donc pas de costumes, ni le rôle de ma vie comme enjeu. Ces changements ont été faits pour qu’il y ait une sensation forte (quelque chose à perdre ou a gagner) et aussi pour ajouter un aspect comique. On peut tout à fait partir de souvenirs autobiographiques.

Pourquoi avoir choisi des noms de personnages comme « femme absente », « homme d’en haut » etc ?

C’est une allégorie poétique, ces noms racontent plus que de simples prénoms. Cependant dans la pièce les protagonistes ont des prénoms lorsque la pièce est jouée alors que d’autres ne sont pas nommés.

Pourquoi avoir publié ces deux pièces ensemble ?

Grand manège a été publié avant et proposé au Petit Théâtre de Pain. C’était super mais ça ne collait pas au reste. La parti pris était d’en faire le cauchemar d’un personnage, en l’occurrence celui de la femme absente qui s’était endormie au bureau et ensuite de rebondir sur la première scène de Boxons « Ouvre, ouvre… ».

Et de s’ensuivre une séance de dédicaces conviviale...